Un sac à dos. Une passion. Des voyages.

Musicien, mojitos, malaises et Malecón

[Toutes les conversations ont été approximativement traduites de l’espagnol.]

Le Capitolio, en rénovation

Après une promenade de plusieurs heures dans la Vieille Havane, le 15 juin 2017, je me suis retrouvé dans le quartier Centro Habana. Je voulais admirer le Capitolio, le siège de l’Académie des sciences de Cuba. J’en avais vu des photos, mais j’avais hâte d’y coller mes rétines. Je vis son célèbre dôme de loin. Je m’approchai. Après 4,2 secondes de contemplation, j’ai senti une présence à mes côtés. Un jeune homme m’a alors abordé…

Musicien

– Salut!
– Salut…
– D’où viens-tu?
– Du Canada.
– Du Canada… aaaah!
– Tu connais?
– J’y connais des gens.
– Cool! Où ça?
– Toronto.
– Ah oui… il y a des gens de partout, là-bas.
– Écoute, je suis musicien et je donne un spectacle ce soir dans le cadre d’un festival de musique. C’est très populaire.
– OK.
– C’est dans un bar super connu. Si tu veux, je peux te donner l’adresse.
– Pourquoi pas…

Bon, j’avoue que j’étais intrigué. J’adore la musique, je cherche toujours à découvrir des artistes dans chaque pays que je visite, peu importe le style pratiqué: du death métal symphonique costaricain au joropo vénézuelien au gamelan indonésien, je suis preneur. En outre, l’approche du mec fut plutôt fluide.

– Viens, j’ai des flyers à te donner. Ils sont là-bas.

Il m’a pointé un édifice quelconque.

– C’est un bar célèbre, Castro venait y boire des mojitos. Allons-y.

Je me doutais que le scénario de Castro en train de vider des mojitos était tiré par la barbe et que je devrais sans doute y consommer au moins un verre. Enfin. La curiosité l’a emporté. On a commencé à marcher.

Le bar en question se trouve dans cet édifice.

Mojitos

On est arrivés au fameux bar (Alo Cubano, si je ne m’abuse, mais Google n’a rien confirmé). On a pris place à une table. Le musicien n’a pas perdu de temps et il en a profité pour commander deux mojitos. Le barman nous les a apportés.

– Santé!
– Santé!

Costaud. L’alcool dominait les saveurs.

– Tu vas voir, c’est un super festival. Tu as un stylo?
– Stylo ET papier.

Je lui fournis le nécessaire et il griffonna une adresse, entre deux longues gorgées de mojito. Il avait soif, le bougre.

– Tu vas venir?
– Je vais y penser. Je dois me lever tôt demain, je pars pour Viñales.

C’était vrai, en plus.

– OK. Voici l’adresse.

Il me tendit le papier. L’adresse m’a semblé complète. Le caractère plausible de son histoire venait d’être bonifié. Je rangeai le papier dans la poche de ma chemise.

La fameuse adresse…

– Alors, comment est la vie au Canada?
– Pas parfaite, mais c’est plutôt bien. Par contre, il y a l’hiver, le froid…
– Je ne peux imaginer le froid.
– C’est pénible, même après des années.
– Ici, il fait toujours chaud. Mais la vie est dure.
– Je peux concevoir que ce n’est pas toujours facile.
– Je te le dis, Raúl Castro est aussi pire que Donald Trump. (S’adressant au barman) Un autre mojito!

Diantre! Ce genre de déclaration peut mener à toutes sortes de péripéties, dans un pays où le gouvernement possède une forte emprise sur la population. Il suffirait que de telles paroles tombent dans de mauvaises oreilles… d’ordinaire, j’essaie de ne pas trop commenter la politique des pays que je visite, parce que, un, je ne la connais généralement que trop peu, et deux, parce que, dans certains pays, parler en mal du gouvernement/chef d’État pourrait me causer des ennuis (ex. Thaïlande). Alors je ferme ma gueule et j’écoute.

– C’est fort, comme déclaration.
– Mais c’est vrai! L’État contrôle tout. Les gens veulent plus de libertés.
– OK.
– Par exemple, le gouvernement rationne le lait. Il le garde pour les touristes, mais les familles cubaines en manquent. Or le lait est important pour la croissance des os des enfants…

J’ai quelques ami-es végétalien-nes qui auraient tiqué là-dessus.

Il y a sûrement du lait au Café Paris.

Malaises

– D’ailleurs, j’ai eu un enfant avec une femme plus âgée. On n’est plus ensemble, mais je dois m’occuper de lui. Tu sais ce que c’est…
– Non, je n’ai pas d’enfant.
– Ce n’est pas facile.
– Je te crois.

Moment de silence.

– La vie est dure, ici.
– Je ne connais pas très bien la situation de Cuba, et je ne veux pas paraître insensible, mais je serais porté à croire que les solutions doivent venir de l’intérieur. Je ne suis pas sûr que l’ingérence des pays du Nord soit une bonne chose pour les Cubains.
– Ouais.

Il finit alors son mojito en moins de temps qu’il n’en faut à Gérard Depardieu pour devenir saoul et uriner dans une allée d’avion. Poussé par un soudain enthousiasme, il s’exclama:

– On prend un autre mojito.

Je voyais où tout ça s’en allait. Je devenais un guichet automatique.

– Honnêtement, je ne veux rien de plus, je dois rentrer à mon auberge et je ne veux pas être saoul dans la rue.

L’entrée du quartier chinois, à trois pas du Capitolio

Mine déconfite. De toute évidence, il comptait sur moi pour l’aider à oublier sa vie. Trop long silence.

– D’ailleurs, je dois partir.
– D’accord.
– Merci pour l’adresse. Je vais y penser.
– Tu peux me laisser un peu de monnaie?
– Je vais voir ce qui va me rester quand j’aurai payé les mojitos.

Parce que c’était évident que je devais tout payer. Et j’ai payé. Trop cher pour trois verres: 5 CUC le mojito, soit environ 6,32 $ CAN chacun. Mais il me restait de la monnaie. J’ai décidé de la lui donner.

– D’habitude, je ne fais pas ça, je n’aime pas faire ça, mais j’ai du respect pour les musiciens. Et tu as un enfant. Alors tiens.

Il prit l’argent, mais il paraissait anéanti. Humilié, sans doute, d’avoir à se tourner vers des étrangers pour rendre sa vie plus légère. Il partit sans me remercier. J’étais déçu de la façon dont les choses avaient tourné. En plus, il ne m’a jamais dit quel instrument il jouait. Je dirais la batterie, car il avait la musculature d’un batteur. Au moins, j’avais une adresse.

Malecón

Songeur, j’ai marché. Je me suis retrouvé sur le Malecón. J’y ai regardé la vie dans ses diverses manifestations: les personnes qui rentraient du travail, les chauffeurs de taxi qui cherchaient des clients, les joggeurs qui affrontaient l’humidité, les pêcheurs qui exultaient à chaque prise, les enfants qui jouaient entre eux, les Cubains qui essayaient de séduire les touristes, les femmes aux regards invitants (et payants, probablement), etc. J’ai lu par la suite que le Malecón était LE « spot » pour la prostitution, à La Havane. Pas mon truc. J’ai préféré faire comme tout le monde et j’ai admiré le magnifique coucher de soleil.

Coucher de soleil sur le Malecón

Perdu dans mes songes, j’ai été surpris quand un homme assis à côté de moi m’a abordé.

– D’où viens-tu?
– Du Canada.
– Ahhh… Canada.

Les premiers soupçons montaient déjà en moi.

– Tu aimes Cuba?
– Oui, c’est joli et les gens sont sympathiques.
– Ici, les femmes sont belles… et chaudes. Elles le sont encore plus dans le sud, comme à Santiago de Cuba.
– Ah bon.

Silence. Je sus alors que je devais m’extirper de cette conversation.

– Je vais me promener. Ce fut un plaisir de te rencontrer.
– OK, à plus tard.

J’ai été chercher des canettes de bière dans un commerce du coin, et, en revenant vers le bord de mer, j’ai réalisé que mon « voisin » m’avait suivi.

L’Hotel Deauville, sur le Malecón

– Hey, je connais un excellent restaurant près d’ici, il appartient à mon cousin.
– Non, ça va, j’ai déjà mangé.

Je mentais. Mais je ne tenais pas à me retrouver dans un restaurant que je n’avais pas choisi. Ça ne me dérange pas à l’occasion de payer plus cher dans un restaurant de touristes, mais je ne veux pas me le faire imposer.

– Je vais te donner une carte d’affaires.
– Tu as la carte avec toi?
– Non.
– Attends, je sais, tu veux m’emmener là-bas, mais je n’irai pas. Ce soir, j’ai déjà croisé un musicien qui disait vouloir me parler d’un festival; or il a fini par m’emmener dans un bar pour que je lui paie des mojitos. Alors je ne suis pas intéressé à vivre une autre expérience semblable.

Mine déconfite.

– Si tu as la carte, donne-la-moi, sinon je retourne au Malecón.
– Je te l’apporte plus tard.
– OK.

Je ne l’ai jamais revu.

Coucher de soleil sur le Malecón, prise 2

J’ai siroté tranquillement les bières, en absorbant l’ambiance effervescente de la promenade. Fascinant microcosme de La Havane. Excellente séance de « people-watching »; elle restera gravée dans ma mémoire. On pourrait tourner des séries Netflix sur les intrigues qui doivent se dérouler ici.

La nuit tombe sur le Malecón

Une fois les dernières flammes solaires éteintes par la nuit, je suis dirigé vers mon auberge. J’ai effectué un dernier arrêt dans le parc voisin, le Parque de los Mártires Universitarios, où j’ai pu observer les couples en rut, les personnes louches propres à tout parc digne de ce nom et autres individus qui se trouvaient là, à cette heure, pour différentes raisons. La fin de la bière a sonné la fin de ma soirée.

Je n’ai pas été au festival de musique.

4 Comments

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  1. Salut Stéphane,

    Je me suis retrouvé dans une situation semblable aussi. D’ailleurs, ça doit arriver à tous ceux qui comme nous aiment discuter avec les locaux. Après un certain temps, j’en suis venu à me méfier de quiconque m’abordait dans la rue. C’est ce que j’ai trouvé le plus difficile à Cuba. Mais il y a aussi plein de gens sympathiques comme tu le mentionnes.

    1. Salut Mario,

      Oui, j’imagine que c’est un scénario commun. C’est dommage que l’on en vienne à se méfier, mais en même temps… il faut se respecter là-dedans, aussi. Ceci dit, je ne généralise pas, j’ai effectivement rencontré des gens merveilleux. Merci pour ton commentaire, Mario!

  2. J’ai eu beaucoup de rencontres similaires à La Havane et à Santiago de Cuba, et c’est ce que je regrette le plus dans mon séjour là-bas. Difficile de se sentir à l’aise dans ses relations avec les autres quand il y a ce sentiment de méfiance qui s’installe. Dans les autres villes de Cuba, aucun problème.

    1. Ces rencontres arrivent, elles sont difficiles à éviter. Pas facile de se sentir à l’aise, en effet. Même chose pour moi: pas eu de telles rencontres ailleurs qu’à La Havane. Merci pour ton commentaire, Remy!

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