Excursion au Karabagh

Les classiques lettres sont bien présentes à Khankendi.

Durant mon voyage en Azerbaïdjan, j’ai effectué trois excursions d’une journée. Je les ai réservées avec l’agence Baku Heritage Tours, à Bakou. J’avais choisi les excursions suivantes: Karabagh; Goboustan-Absheron; Guba-Khinalig. L’agence en proposait plusieurs autres, mais j’ai sélectionné celles qui m’inspiraient le plus.

Khinalig, dans le Grand Caucase.

Pour me remercier, l’agence m’en a offert deux gratuitement: le Baku City Tour et le Baku Night Tour. Toutefois, je n’ai pu faire le Baku City Tour, car la journée où je l’avais prévu, j’ai plutôt fait une excursion qui avait été reportée à quelques reprises (Guba-Khinalig), en raison du manque de participant-e-s. Pas grave, car j’avais déjà visité par moi-même de nombreuses attractions de Bakou. Par contre, j’ai fait le Baku Night Tour et j’en parle dans ce billet.

Deux symboles de Bakou: les Flame Towers et un chat.

En temps normal, j’aurais payé les montants suivants – en manats (symboles: ₼ ou AZN) – pour chaque excursion:

  • Karabagh: 139 ₼ (environ 114 $ CAN);
  • Goboustan-Absheron: 55 ₼ (environ 45 $ CAN);
  • Guba-Khinalig: 79 ₼ (environ 65 $ CAN)

Soit un total de 273 ₼ (environ 224 $ CAN). Mais l’agence m’a accordé un rabais de 10 %, parce que j’ai réservé trois excursions. J’ai aussi obtenu un rabais supplémentaire de 8 %, parce que j’ai accepté de tout payer en argent comptant. Donc, avec les rabais, ça donnait les sommes suivantes (arrondies par l’agence):

  • Karabagh: 114 ₼ (environ 94 $ CAN);
  • Goboustan-Absheron: 45 ₼ (environ 37 $ CAN);
  • Guba-Khinalig: 61 ₼ (environ 50 $ CAN).

Au total, j’ai payé 220 ₼ (environ 181 $ CAN) pour les cinq excursions. Avec la valeur des deux excursions gratuites – le Baku City Tour, à 29 ₼ (environ 24 $ CAN), et le Baku Night Tour, à 45 ₼ (environ 37 $ CAN) -, j’estime avoir fait une bonne affaire.

Un volcan de boue au Goboustan.

Mon passage au bureau de l’agence fut des plus agréables. J’ai discuté de mes plans autour d’un thé offert par Rasul. Sympathique, il avait un cool tatouage et il parlait espagnol, grâce à ses études en Espagne. Une fois mes plans finalisés, j’ai été retirer l’argent nécessaire et je suis revenu compléter la transaction. J’ai obtenu le reçu par texto, en format PDF. Par la suite, la communication, facile et claire, se déroulait par textos (en anglais). La veille de chaque excursion, je recevais une confirmation de sa tenue avec le nom du guide, l’heure et le lieu de rencontre. Bref, j’ai eu droit à un service professionnel et personnalisé. Et, non, je ne suis pas payé pour raconter tout ça.

Le cool tatouage de Rasul.

Une histoire mouvementée

Tout d’abord, je vais présenter brièvement l’histoire de la guerre du Haut-Karabagh, afin de situer le contexte de l’excursion. Bien sûr, on pourrait écrire des livres sur le sujet et je suis convaincu que plusieurs politologues et historiens l’ont déjà fait, sont en train de le faire ou vont le faire. Je n’ai évidemment pas la prétention d’avoir l’étendue des connaissances de ces experts. Libre à vous de compléter cette section par vos propres démarches.

Choucha

La région du Karabagh a donc été au coeur d’une guerre entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, guerre qui a duré une trentaine d’années (1988-2023). La république du Haut-Karabagh (aussi appelée république d’Artsakh ou république de Nagorny Karabakh), bien que située entièrement en Azerbaïdjan, était une région autonome peuplée d’Arméniens. Au cours des années 1980, un mouvement sécessioniste s’y est développé. Le parlement du Haut-Karabagh vota ainsi, dans le cadre d’un référendum tenu le 20 février 1988, en faveur d’une union avec l’Arménie. Un million de personnes manifestèrent à Erevan en soutien de ce résultat, le 26 février.

Un parc, à Khankendi.

À l’éclatement de l’U.R.S.S., en 1991, les anciennes républiques ont tour à tour déclaré leur indépendance. L’Azerbaïdjan déclara la sienne le 30 août. Le 2 septembre, le parlement du Haut-Karabagh a déclaré à son tour son indépendance. Le 26 novembre, l’Azerbaïdjan a annulé l’autonomie du Haut-Karabagh. Le 10 décembre, un nouveau référendum a réaffirmé l’indépendance de la république. L’Azerbaïdjan a alors envoyé des troupes là-bas pour rétablir son contrôle sur la région, ce qui a précipité le conflit dans une spirale de violence. Ainsi, le 26 février 1992, les forces arméniennes auraient tué 613 personnes lors d’attaques dans le village de Khodjali, un événement connu sous le nom du « massacre de Khodjali ». Le 10 avril, à Maragha, les forces azerbaïdjanaises auraient tué entre 45 et 100 civils arméniens (le « massacre de Maragha »). Un cessez-le-feu, avec la Russie comme médiatrice, est conclu à Moscou, le 16 mai 1994. C’était, en théorie, la fin de la Première guerre du Haut-Karabagh.

L’édifice de l’ancien ministère des affaires étrangères du Haut-Karabagh et actuelle mairie, à Khankendi.

Les affrontements se sont toutefois poursuivis de manière sporadique, au fil des années, jusqu’à la Deuxième guerre du Haut-Karabagh, du 27 septembre au 10 novembre 2020, date de la signature d’un cessez-le-feu. L’entente redonnait graduellement le contrôle du Karabagh à l’Azerbaïdjan, mettant par le fait même fin à la république autoproclamée du Haut-Karabagh. La république n’avait d’ailleurs jamais été reconnue au plan international.

Khankendi

Au plan humain, le bilan est peu reluisant. Le conflit aurait fait entre 30 000 et 40 000 victimes (selon les différentes sources), tant civiles que militaires. Des accusations d’atrocités ont été formulées tant à l’endroit de l’Arménie que de l’Azerbaïdjan. Il aurait aussi déplacé plus d’un million de personnes. Enfin, de nombreux biens culturels, comme des khatchkars (stèles arméniennes), auraient été détruits.

Un cimetière, à Choucha.

J’ai l’impression que ce conflit fut largement ignoré dans le reste du monde ou, à tout le moins, au Canada, hormis des mentions irrégulières dans les médias. Du genre, un entrefilet à la page 47 d’un quotidien, deux ou trois fois par année, ou une mention de 30 secondes, à l’occasion, au bulletin de nouvelles de fin de soirée. Une situation comparable semble toucher d’autres régions séparatistes du Caucase, comme l’Abkhazie ou l’Ossétie du Sud. C’est d’autant plus étonnant que, dans mes souvenirs, les médias de l’époque parlaient régulièrement du conflit en Tchétchénie (1994-1996/1999-2009).

Un édifice en ruines, à Choucha.

Aujourd’hui, sans surprise, les liens entre les deux pays sont fragiles. Mais mon guide a cependant affirmé que le commerce avait commencé à reprendre entre les anciens adversaires. On ne peut certes pas prévoir l’avenir, alors je me permets humblement de suggérer à celles et ceux qui souhaitent visiter le Karabagh de le faire dès que possible. Au cas où.

Un trajet plat… dans tous les sens du terme.

Mon guide appelait la région « Karabagh », alors je vais l’appeler ainsi moi aussi. Donc… le point de départ fut devant le bureau de Baku Heritage Tours, sur la rue Nizami, à 7 h 45, le 18 avril 2026. On était quatre touristes: un Français, un Italien et un Tchèque. On est montés dans la voiture de notre guide et on est partis. On a fait des arrêts café/pipi en chemin, dans des Food Mood, des commerces rappelant un mélange entre un Tim Hortons et un Couche-Tard.

Un des Food Mood croisés en chemin.

Le trajet vers le Karabagh durait cinq heures, dans chaque direction. Soit dix heures de route pour la journée. La route traversait une plaine agricole, de sorte que, à part les traversées de villes notables comme Barda (Bərdə) ou Ievlakh (Yevlax), le trajet était ennuyant. J’étais assis à l’avant, alors j’avais la responsabilité de divertir notre guide/chauffeur. J’ai fait de mon mieux. Les autres passagers sont demeurés silencieux (endormis?) pendant tous les déplacements. Notre guide nous donnait des explications sur ce que l’on voyait. Il puisait tant dans les faits historiques que dans ses expériences personnelles.

Un village en reconstruction, près d’Agdam.

Un premier contrôle policier s’est déroulé vers 11 h 15, avant Ievlakh. Notre guide a dû se rendre dans un édifice, puis, quelques minutes plus tard, il est revenu. On est repartis et on a fait un arrêt pour un deuxième contrôle policier, à Agdam (ou Aghdam; Ağdam), vers 12 h 10. Ce contrôle fut plus rapide, il a été effectué directement sur la route. On était maintenant dans le Karabagh.

Une partie des ruines de la forteresse d’Askeran.

On s’est alors arrêtés quelques minutes aux ruines de la forteresse d’Askeran. La forteresse date du XVIIIe siècle, mais il n’en reste aujourd’hui que des pans décrépits. On fait rapidement le tour de ceux-ci. Quelques jolis paysages dans le secteur.

La région d’Askeran.

Khankendi 

Puis, on a enfin débarqué dans la capitale du Karabagh, Khankendi (Xankəndi, en azerbaïdjanais), anciennement appelée Stepanakert (en arménien). Par contre, un point de contrôle avait été installé avant l’entrée de la ville. Des policiers militaires (je crois) y vérifiaient scrupuleusement les passeports; leurs numéros devaient absolument se trouver sur une liste de visiteurs autorisés. Or Baku Heritage Tours s’était chargée d’enregister nos passeports sur cette liste. Donc, il est O-BLI-GA-TOI-RE d’apporter son passeport lors de cette excursion. La vérification a duré quelques minutes, puis, on a obtenu le feu vert pour pénétrer dans la ville. J’ai aperçu un autre point de contrôle à une autre entrée de la ville. N’entre donc pas qui veut et qui peut n’entre donc pas n’importe comment.

L’entrée de Khankendi.

On a aussitôt effectué un arrêt à un fameux monument arménien appelé Nous sommes nos montagnes. Constitué de tuf (un type de roche volcanique), il représente Papik et Dadik (« grand-père » et « grand-mère ») et il incarne « l’indomptable esprit local ». Il aurait été la cible de nombreux actes de vandalisme, au fil des années, en raison des tensions entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. La région était peuplée d’Arméniens, mais, après la victoire de l’Azerbaïdjan, à la conclusion de la Deuxième guerre du Haut-Karabagh, ceux-ci auraient été fortement encouragés à la quitter.

Le  monument « Nous sommes nos montagnes ».

On s’est ensuite rendus dans la ville même. On s’est stationnés devant l’Université du Karabagh. Des étudiant-e-s se promenaient sur le campus. Ça m’a rappelé de bons souvenirs de mes propres années d’université.

L’universite du Karabagh.

Fait intéressant: sur le campus, des publicités en anglais font la promotion de la reconstruction de la région, après la « libération ».

Pourquoi en anglais?

Il semblerait que, pour attirer de nouveaux résidents dans la ville, le gouvernement azerbaïdjanais offre divers avantages aux futur-e-s étudiant-e-s, comme le loyer gratuit. D’autres avantages financiers seraient aussi offerts pour les travailleurs.

Le stade de Khankendi.

On a alors marché librement dans la capitale. On a visité l’Arche de la Victoire, un imposant monument pour souligner la victoire (duh) de l’Azerbaïdjan contre l’Arménie, en 2020.

L’Arche de la Victoire.

Puis, on a été manger au restaurant İmarət. Plats nationaux typiques, à bons prix. Intéressantes conversations, aussi: l’Italien était un diplomate qui a dû quitter Téhéran en catastrophe, en raison du conflit Iran/États-Unis.

Le menu du restaurant İmarət.

Même si notre séjour à Khankendi fut bref et circonscrit dans un périmètre restreint, je n’ai pas remarqué de traces de combats, de ruines ou de présence militaire (sauf aux points de contrôle). La ville semblait tout ce qu’il y a de plus normale.

Choucha

De Khankendi, on s’est rendus à Choucha (Şuşa), à une quinzaine de minutes de route. Elle est la capitale culturelle de l’Azerbaïdjan; elle est reconnue pour ses poètes, chanteurs d’opéra, musiciens, etc. La ville est aussi célèbre pour sa forteresse.

La forteresse de Choucha.

Elle a été construite autour de 1750. Elle a subi de nombreux assauts au fil des années, mais elle se tient encore debout.

L’intérieur de la forteresse.

De la forteresse, on accède à la ville même. Sur une place publique, on peut apercevoir des bustes d’illustres artistes: le compositeur Uzeyir Hadjibeyli, la poétesse Khourchidbanou Natévan et le chanteur d’opéra Bulbul. Celui de Hadjibeyli porte encore des traces de balles.

Le buste fusillé d’Uzeyir Hadjibeyli.

J’ai senti une certaine effervescence dans la ville, en raison de la présence de plusieurs chantiers de construction actifs. Un hôtel, par exemple. Quelques édifices en ruines parsemaient encore le territoire. Une période de transition pour la ville, de toute évidence.

La mosquée Achaghi Govhar Agha.

Puis, on a abouti à la mosquée principale de la ville, Yukhari Govhar Agha.

La mosquée Yukhari Govhar Agha.

Belle mosquée.

L’intérieur de la mosquée Yukhari Govhar Agha.

On a ensuite été à la plaine de Jidir, une étendue herbeuse aux falaises abruptes. D’intenses combats auraient eu lieu sur celle-ci.

La plaine de Jidir.

Aujourd’hui, elle attire des gens qui veulent pique-niquer, marcher, jaser, jouer de la musique, socialiser, etc.

On peut y admirer de jolis paysages. La frontière avec l’Arménie ne se trouve qu’à quelques dizaines de kilomètres, à travers les montagnes du Petit Caucase.

De la plaine, on a marché jusqu’au mausolée de Molla Panah Vagif (1717-1797), un poète/homme d’État et diplomate majeur dans l’histoire de l’Azerbaïdjan. Une oeuvre à l’architecture sobre, mais tout de même stylisée.

Le populaire mausolée de Molla Panah Vagif.

Avant de quitter la ville, on s’est arrêtés pour voir la cathédrale Ghazanchetsots. Elle est l’un des plus importants édifices du patrimoine religieux arménien. Elle a subi d’importants dommages durant la Deuxième guerre du Haut-Karabagh. Elle a depuis été restaurée, mais cette restauration a provoqué une vive controverse, car elle aurait dénaturé la structure originelle de la cathédrale. Des voix ont qualifié cette initiative de « génocide culturel » envers le peuple arménien. Elle semblait fermée, lors de notre passage.

La cathedrale Ghazanchetsots.

On a poursuivi notre périple avec un arrêt juste à l’extérieur de la ville, à un mémorial aux victimes de la Deuxième Guerre mondiale (en anglais, son nom serait le Memorial complex of the participants of the Great Patriotic War). Un socle y avait été aménagée pour accueillir une flamme éternelle, mais elle a été éteinte par les forces arméniennes. D’autres actes de vandalisme y ont aussi été commis. La rumeur dit que le site devrait être restauré, éventuellement.

Le mémorial aux victimes de la Deuxième Guerre mondiale.

Dernier arrêt: le mémorial du massacre de Khodjali, survenu le 26 février 1992. Selon le gouvernement azerbaïdjanais, 613 civils auraient alors été assassinés, mais ce nombre n’a pu être confirmé par d’autres sources. Human Rights Watch parle plutôt d’au moins 161 morts. La question de la responsabilité du massacre a elle aussi ferait l’objet d’une controverse. On y est restés que quelques minutes, le temps de se recueillir. Le site compterait aussi un musée, mais on ne l’a pas visité.

Le memorial du massacre de Khodjali.

Une longue journée

À mi-chemin du retour vers Bakou, on a fait un arrêt pipi/cigarette/boisson dans une halte routière. Un genre de salle de danse/food court/marché. Il ne manquait qu’un orchestre populaire pour égayer l’endroit.

Il y a de la place ici pour danser un bon vieux continental.

On est arrivés à Bakou vers 21 h 30. Ce fut donc une longue journée. Mais, en même temps, j’ai le sentiment qu’on a manqué de temps pour vraiment profiter de chaque endroit. J’aurais aimé pouvoir rester un peu plus longtemps à Khankendi et Choucha, par exemple. Mais je comprends aussi les exigences logistiques de l’excursion.

Le verdict…

Choucha

Je recommande cette excursion, mais je ne crois pas qu’elle soit pour tout le monde. Elle s’adresse aux personnes férues d’histoire, qui souhaitent découvrir une région qui a été isolée, au plan international, pendant plus de 30 ans. Par conséquent, je pense qu’il est primordial de connaître le contexte historique derrière l’excursion, sinon, elle risque d’être décevante. Aussi, je souligne à nouveau que l’essentiel de l’activité consiste à faire de la route et que les différents arrêts sont courts. Ceci dit, je suis heureux de l’avoir faite, d’avoir pu visiter des lieux qui, à une époque pas si lointaine, étaient coupés du reste du monde.

Prochain billet: excursion dans la région de Goboustan et d’Absheron.